Sur la télévision, Pierre Bourdieu
Sur la télévision, Pierre BOURDIEU, 1996, pages 14-15 :
« Prenons le plus facile : les faits divers, qui ont toujours été la
pâture préférée de la presse à sensations ; le sang et le sexe, le drame
et le crime ont toujours fait vendre et le règne de l’audimat devait
faire remonter à la une, à l’ouverture des journaux télévisés, ces
ingrédients que le souci de respectabilité imposé par le modèle de la
presse écrite sérieuse avait jusque-là porté à écarter ou à reléguer.
Mais les faits divers, ce sont aussi des faits qui font diversion. Les
prestidigitateurs ont un principe élémentaire qui consiste à attirer
l’attention sur autre chose que ce qu’ils font.
Une part de l’action
symbolique à la télévision, au niveau des informations par exemple,
consiste à attirer l’attention sur des faits qui sont de nature à
intéresser tout le monde, dont on peut dire qu’ils sont omnibus – c’est-à-dire pour tout le monde. Les faits omnibus sont
des faits qui, comme on dit, ne doivent choquer personne, qui sont sans
enjeu, qui ne divisent pas, qui font le consensus, qui intéressent tout
le monde mais sur un mode tel qu’ils ne touchent à rien d’important.
Le
fait divers, c’est cette sorte de denrée élémentaire, rudimentaire, de
l’information qui est très importante parce qu’elle intéresse tout le
monde sans tirer à conséquence et qu’elle prend du temps, du temps qui
pourrait être employé pour dire autre chose. Or le temps est une denrée
extrêmement rare à la télévision. Et si l’on emploie des minutes si
précieuses pour dire des choses si futiles, c’est que ces choses si
futiles sont en fait très importantes dans la mesure où elles cachent
des choses précieuses. Si j’insiste sur ce point, c’est qu’on sait par
ailleurs qu’il y a une proportion très importante de gens qui ne lisent
aucun quotidien ; qui sont voués corps et âme à la télévision comme
source unique d’informations.
La télévision a une sorte de monopole de
fait sur la formation des cerveaux d’une partie très importante de la
population. Or, en mettant l’accent sur les faits divers, en remplissant
ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les
informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer
ses droits démocratiques. Par ce biais, on s’oriente vers une division,
en matière d’information, entre ceux qui peuvent lire les quotidiens
dits sérieux, si tant est qu’ils resteront sérieux du fait de la
concurrence de la télévision, ceux qui ont accès aux journaux
internationaux, aux chaînes de radio en langue étrangère, et, de l’autre
côté, ceux qui ont pour tout bagage politique l’information fournie par
la télévision, c’est-à-dire à peu près rien (en dehors de l’information
que procure la connaissance directe des hommes et des femmes en vue, de
leur visage, de leurs expressions, autant de choses que les plus
démunis culturellement savent déchiffrer, – ce qui ne contribue pas peu à
les éloigner de nombre de responsables politiques). »
Sur la télévision, un livre de Pierre BOURDIEU (1996, éditions Liber-Raisons d’Agir)
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