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lundi 26 décembre 2022

"Défigurée et harcelée par le cinéaste Tahirou Tasséré Ouédraogo, Azata Soro tente de se reconstruire en exil, loin des siens, en France."

Azata Soro, 

actrice et réalisatrice burkinabée : 

« Je me surprends 

à me regarder 

dans le miroir 

et à oublier la cicatrice »

 

 

"Défigurée et harcelée par le cinéaste Tahirou Tasséré Ouédraogo, Azata Soro tente de se reconstruire en exil, loin des siens, en France. "
 
 

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Publié le 20 décembre 2022

 

L’actrice et réalisatrice burkinabée Azata Soro à Paris, en décembre 2022.

Arpenter les rues de Paris, la peur au ventre. Redouter d’être brutalisée, même à 4 000 kilomètres de chez elle, par ceux qui ne lui pardonnent pas « d’avoir parlé ». Craindre jusqu’à son ombre les jours où l’angoisse l’emporte. Azata Soro a combattu cet état d’hypervigilance pendant cinq ans. Et l’a vaincu il y a à peine six mois. « Je me sens enfin en sécurité », confie, presque étonnée, l’actrice et réalisatrice burkinabée, rencontrée dans un local associatif du XIXe arrondissement de Paris où elle anime des ateliers de cinéma avec des adolescentes.

Du haut de son 1 m 56, Azata Soro se déplace d’un pas assuré, juchée sur des bottines à talons hauts et vêtue d’un tailleur vert pimpant. En cet après-midi maussade, elle rayonne. La balafre qui fendait sa joue sur cinq centimètres se devine à peine. Après une dizaine d’opérations à l’hôpital Tenon de Paris, la trentenaire a retrouvé son visage poupin orné d’un piercing au nez et encadré par de longues tresses couleur miel. « Je me surprends à me regarder dans le miroir et à oublier la cicatrice », précise-t-elle.

Néanmoins, même réparé, son corps garde en mémoire ce funeste 30 septembre 2017. Ce jour-là, une villa nichée au cœur d’un quartier huppé de Ouagadougou sert de décor à la série Le Trône réalisée par Tahirou Tasséré Ouédraogo. Soudain, une dispute éclate entre le cinéaste et Azata Soro, sa costumière. Une histoire de faux raccords et de vol de ramettes de papiers. Le ton monte sous les regards médusés d’une trentaine de techniciens et de comédiens. Azata Soro accuse. « J’ai raconté tout ce qu’il me faisait subir depuis six ans. Attouchements, agressions sexuelles, harcèlements. Je n’en pouvais plus, souffle-t-elle. Il m’a crié : “Tais-toi ou je te tue !”. J’ai continué. »

Une déchirure béante à la joue gauche

S’ensuit une bagarre. Le cinéaste se saisit d’une bouteille de bière, la brise et lui lacère la joue gauche sur plusieurs centimètres à l’aide d’un tesson de verre. « J’ai vu mon sang gicler sans comprendre d’où ça venait. Je ne ressentais aucune douleur », relate-t-elle, placide. Sur le plateau, l’assistance frémit. « Des techniciens se sont levés pour secourir Azata, mais le réalisateur leur a dit : “Que personne ne bouge” ! Ils se sont rassis, rapporte encore sidérée l’une des actrices principales du film, Sita Traoré, présente ce jour-là. J’ai pressé un débardeur contre sa joue. Puis on a filé en voiture à l’hôpital. » Sur place, la déchirure béante fait hurler les infirmières, mais Azata Soro s’impatiente : il lui faut déposer plainte avant que son agresseur « ne fasse jouer ses relations pour enterrer l’affaire », explique-t-elle.

L’actrice et réalisatrice burkinabée Azata Soro au Fespaco, à Ouagadougou, le 28 février 2019.

Entre-temps dans la villa, le sang est nettoyé sur ordre du réalisateur, d’après des témoins. Puis le tournage reprend. Azata Soro, elle, parvient à dénoncer son agresseur. Un procès s’ouvre en novembre 2017 dans un climat de tension. L’actrice et deux de ses témoins affirment avoir subi des pressions de l’entourage du cinéaste. « On m’a proposé de l’argent, j’ai refusé », confie Sita Traoré, licenciée après l’agression. « Au tribunal, c’était très violent. Un groupe de femmes venait tous les jours soutenir Tahirou. Elles nous insultaient, comme si nous étions des sorcières », ajoute-t-elle. Cette célèbre actrice et productrice ivoiro-burkinabée, qui se dit « traumatisée » par l’affaire, a fini par quitter le pays.

Quant à Tahirou Tasséré Ouédraogo, après avoir été placé sous mandat de dépôt pendant six semaines, il a été condamné à dix-huit mois de prison avec sursis pour « coups et blessures volontaires » et au paiement des frais de santé de 3 960 000 francs CFA (quelque 6 000 euros). « Il n’a toujours pas réglé ma reconstruction », s’insurge Azata Soro. Joint par téléphone, Tahirou Tasséré Ouédraogo affirme ne pas avoir été informé de la décision de justice.

La comédienne, elle, paie le prix de sa prise de parole. Dans un pays où le 7e art jouit d’un prestige et d’une influence majeure – il accueille depuis un demi-siècle, tous les deux ans, l’un des plus grands festivals de cinéma africain, le Festival panafricain du cinéma et de la télévision (Fespaco) –, le « milieu » s’est tenu loin de l’actrice agressée tout en relayant la version du réalisateur. « Les gens disaient qu’ils étaient en couple, qu’il ne fallait pas se mêler d’une affaire privée. Ils ont retenu que c’est une femme qui sortait avec un réalisateur et non un homme qui a agressé une femme », s’indigne l’actrice Kady Traoré, amie d’Azata Soro.

Peur des représailles

Un traitement inégal renforcé par le statut du réalisateur, frère cadet d’Idrissa Ouédraogo, une légende du cinéma en Afrique. Par ailleurs, la proximité de Tahirou Tasséré Ouédraogo avec les milieux politiques a achevé d’ostraciser l’actrice. L’affaire s’ébruite deux ans après au Fespaco. Informées de la sélection du Trône en compétition officielle, des actrices étrangères dont Aïssa Maïga dénoncent ce choix, scandaleux pour elles, à l’heure de #metoo. Les collectifs Cinéastes non alignées et Noire n’est pas mon métier exigent via une pétition le retrait de la série. En vain.

Mais l’événement offre une tribune inattendue à Azata Soro. Lors d’une table ronde, plusieurs comédiennes, dont Nadège Beausson Diagne (Bienvenue chez les Ch’tis, Plus belle la vie), révèlent avoir été agressées ou harcelées par des cinéastes africains. L’actrice burkinabée prend à son tour la parole devant une salle remuée. Ragaillardie – « C’était la première fois qu’on m’entendait », dit-elle –, Azata Soro assène qu’elle « n’a plus peur » de parler. Une journaliste suggère le lancement du hashtag #MêmePasPeur pour fédérer les voix des victimes de violences masculines dans le cinéma africain francophone.

La mobilisation aboutit à la rupture du partenariat entre la chaîne TV5, pré-acheteuse du Trône, et Tahirou Tasséré Ouédraogo. Une victoire relative. La série a été diffusée par la suite sur les chaînes nationales burkinabée, ivoirienne et gabonaise. Quand à la déferlante espérée, elle n’a pas eu lieu. Les victimes ont parlé dans l’intimité mais loin des tribunaux. « Ça n’a pas pris car personne ne veut écouter les femmes africaines. Ni les institutions culturelles, ni la justice, ni la police », regrette Azata Soro.

Suite à cette seconde prise de parole, le quotidien de la comédienne se tend à nouveau. Par peur des représailles, elle déserte son domicile et trouve refuge chez ses proches. Epuisée, Azata Soro finit par quitter le Burkina Faso pour la France, grâce à des amies, parmi lesquelles Aïssa Maïga, Audrey Pulvar et Nadège Beausson Diagne. « Je n’ai jamais rêvé de partir de mon pays. Mais j’y ai été contrainte », soupire-t-elle.

Harcelée

Un départ vécu comme un échec après des années à travailler pour s’imposer comme cinéaste. Car Azata Soro, diplômé en sociologie, entre par la petite porte dans le milieu foisonnant du 7e art burkinabé. Sur les plateaux, on lui confie la gestion des costumes, du planning ou l’assistance au réalisateur. La jeune femme enchaîne les tournages, troque talons et minijupes pour des baskets et un look débraillé. En 2011, novice dans le métier, elle rencontre Tahirou Tasséré Ouédraogo. Le cinéaste lui propose un rôle pour Avocats des causes perdues, une série diffusée sur TV5. « Il m’a complimenté, m’a proposé de relire ses scénarios. J’étais flattée », se souvient-elle.

Mais très vite, le réalisateur se serait montré pressant. « Il m’a proposé la même année un rôle dans une grosse production à venir. J’étais emballée. Puis il m’a donné rendez-vous chez lui pour me faire lire le scénario. Il était seul et m’a demandé de le masser. Un baume était posé sur la table. J’ai refusé et je suis partie », affirme la jeune femme, ajoutant que d’autres techniciennes et comédiennes sur le plateau lui ont révélé avoir vécu des scènes similaires.

 

Pour voir la vidéo cliquer sur ce lien :
https://www.youtube.com/watch?v=P8DkxKQms2o&t=127s

Azata Soro déclare avoir « pris ses distances ». Trois ans plus tard, en 2014, Tahirou Tasséré Ouédraogo lui propose à nouveau un rôle. « J’avais en tête mon envie de réussir. Il m’a convoqué pour une réunion de travail chez lui en fin de journée. Au bout d’un moment, il m’a dit : “Si tu ne dors pas ici, tu es virée.” Je suis sortie en larmes et j’ai appelé l’autre comédien principal. Il m’a défendu le lendemain sur le plateau et j’ai pu continuer à travailler. » L’actrice révèle par la suite avoir été harcelée par des coups de fil intempestifs la nuit, au point qu’elle aurait été obligée de bloquer son numéro.

Azata Soro marque une pause dans son récit, avant d’extirper de sa mémoire une autre agression sexuelle, vécue en 2016 lors du tournage de Thom, un long-métrage réalisé par le même cinéaste, dans lequel elle incarne une prostituée de luxe. « Dans une scène, j’étais allongée sur le lit, en nuisette et sur le ventre. Il s’est jeté sur moi alors que ce n’était pas écrit dans le scénario. J’étais choquée, affirme-t-elle. L’un des acteurs présents, furieux, l’a attrapé par le col. Tahirou a répondu que c’était pour rire. » Un tournage éprouvant durant lequel l’actrice rapporte des « attouchements » et, à nouveau, des coups de fil nocturnes à répétition.

« Ne pas être perçue comme diminuée ou folle »

Tahirou Tasseré Ouédraogo, pour sa part, nie tout harcèlement. « Je n’ai pas compris ces accusations car nous étions en couple. C’est moi qui l’ai introduite dans le milieu du cinéma pour ne pas qu’elle reste à la maison. Elle a voulu se venger car elle n’a pas eu le rôle dans la série Le Trône », fulmine le cinéaste.

Loin des siens, Azata Soro se reconstruit. Il lui a fallu plusieurs années pour pousser la porte d’une thérapeute. « J’ai encore honte de le dire car, chez moi, c’est un truc d’Occidental. Je ne veux pas être perçue comme diminuée ou folle », confie-t-elle. La Burkinabée poursuit également ses projets d’écriture. Avec le soutien de l’Atelier des artistes en exil, elle a remporté deux prix de scénarios et s’attelle à un documentaire sur les violences intrafamiliales.

Pas question de rentrer au Burkina Faso, où Tahirou Tasséré Ouédraogo poursuit sa carrière – il a réalisé en 2021 un nouveau film. De Bobigny, Azata Soro guette avec anxiété les nouvelles du pays brisé par des violences terroristes. La réalisatrice préfère s’infliger une vie en exil que subir l’ostracisme dans le milieu du cinéma burkinabé. « Le soir du verdict, Tahirou a organisé une gigantesque fête pour célébrer sa victoire. Tout le gotha du cinéma s’y est rendu. Cela m’a anéantie, souligne-t-elle. Ma vie n’a aucune valeur pour eux. Je reste une paria. »

 

Source : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2022/12/20/azata-soro-je-me-surprends-a-me-regarder-dans-le-miroir-et-a-oublier-la-cicatrice_6155199_3212.html?fbclid=IwAR2TXZ2FowhH1vtdY4NG_15rqhfTrrleFEpEcq00hOjylJkRN1CnAfgD7g0

dimanche 25 décembre 2022

 La laïcité : un principe fondamental de la République pour tou-te-s les élu-e-s de la République



 La laïcité : 

un principe fondamental 

de la République 

pour tou-te-s les élu-e-s 

de la République


Communiqué de la Ligue des Droits de l'Homme


Un bruit court depuis quelques jours : la LDH voudrait supprimer les crèches. Le programme serait vaste et bien au-delà de ses capacités ; il serait surtout contraire à ce qu’elle est et défend.


Ce que voudrait la LDH c’est que les préfets des départements concernés fassent respecter les lois de la République. Car c’est face à leur carence, contrairement à ce qui s’est passé notamment l’année précédente, qu’elle a décidé de saisir les tribunaux administratifs.


La LDH ne veut rien interdire ; en l'espèce, ce serait contraire à la liberté de croyance qu’elle défend depuis ses origines. La LDH souhaite seulement que les crèches ne soient pas installées dans les bâtiments publics et en particulier dans les hôtels de ville (maison de tous les citoyens et citoyennes).


L’incompréhension qui semble de mise chez certains commentateurs ne peut être due qu’à une méconnaissance des principes mêmes de la laïcité telle que définie par la loi de 1905.


Rappelons donc que le principe de séparation de l’Etat et des cultes, énoncé à l’article 2* de cette loi, impose à l’Etat et aux collectivités publiques la neutralité vis-à-vis de toutes les religions. Et de cette séparation découle l’article 28 de la même loi, par lequel les signes ou emblèmes religieux n’ont pas leur place dans les bâtiments publics**. Ces principes sont toujours d’actualité et s’appliquent à toutes les religions, y compris la religion catholique et ceux qui s’en réclament.


Depuis quelques années, certains maires, qui semblent privilégier leur idéologie au détriment des principes républicains, décident d’installer des crèches de Noël dans leur mairie en toute connaissance de l’interdiction. En effet, la plupart d’entre eux ont déjà été condamnés ces dernières années par les tribunaux administratifs, saisis alors par les préfets, mais ils récidivent en mettant en avant les « origines chrétiennes de la France ».

 Or, et ce n’est sans doute pas un hasard, les mêmes n’hésitent pas à invoquer les principes républicains et la laïcité sous une forme détournée pour pénaliser nos concitoyen-ne-s musulman-e-s, par exemple en refusant des repas sans viande de porc dans les cantines de leurs villes.


En 2016, la jurisprudence du Conseil d’Etat a précisé les circonstances dans lesquelles des crèches peuvent être ou non interdites. Il a indiqué qu'il fallait tenir compte du contexte (absence de prosélytisme), des conditions particulières de l’installation, de l'existence ou de l'absence d'usages locaux et du lieu de l'installation.


Les actions de la LDH ne visent donc qu’à faire respecter les lois de la République et c’est d’ailleurs sur ce fondement que les juridictions administratives lui ont donné raison.


Alors non, la LDH ne veut pas interdire les crèches ; elle refuse simplement de laisser faire celles et ceux qui instrumentalisent ce symbole religieux de façon politique dans des bâtiments publics.


La laïcité doit être appliquée par tou-te-s les élu-e-s de la République en respectant toutes les religions de la même façon et non en en privilégiant certaines au détriment d’autres. La laïcité est un principe républicain fondamental qui permet à toutes et tous de vivre ensemble sans discrimination. Il serait bon de s’en souvenir.


Paris, le 22 décembre 2022


* - Article 2 de la loi de 1905 : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. »


** - « Il est interdit, à l'avenir, d'élever ou d'apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l'exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions. »

 

Source : https://www.ldh-france.org/la-laicite-un-principe-fondamental-de-la-republique-pour-tou-te-s-les-elu-e-s/

samedi 24 décembre 2022

  RSA : diviser pour régner


RSA : 

diviser pour régner

 
 
21 Décembre 2022

Le gouvernement a décidé d’expérimenter, dans 19 départements, l’obligation de travailler 15 à 20 heures par semaine pour toucher le RSA.

Cela fait longtemps que les médias aux ordres relaient la propagande gouvernementale anti­chômeurs, présentés comme des fainéants, des parasites des allocations. Ainsi, les chômeurs au RSA se trouvent désignés à la vindicte populaire, parfois avec un certain succès auprès d’autres travailleurs, accablés par des horaires de travail insupportables et des salaires de plus en plus maigres face à la hausse des prix.

Et le piège est prêt à se refermer sur tous les travailleurs. Par exemple, pour un peu moins de 600 euros au maximum, l’allocation RSA pour une personne seule, le gouvernement imposera entre 15 et 20 heures d’un travail ainsi payé en dessous du smic.

Bien sûr, des emplois au rabais existent déjà. Mais c’est un pas de plus vers leur généralisation, une aubaine pour le gouvernement et pour le patronat et une attaque de plus contre le monde du travail. C’est une pression sur les salaires, car pourquoi payer plus cher alors qu’on aura sous la main des travailleurs sous-payés ?

Jouer la division, opposer les salariés les uns aux autres, les précaires aux embauchés, la tactique n’est pas nouvelle : là, elle trouve un terrain supplémentaire dans la guerre que le gouvernement mène aux travailleurs, avec ou sans emploi.

Sylvie MARÉCHAL
 
 

vendredi 23 décembre 2022

Voeux Olympiques

 



EDITO
Voeux olympiques

Mercredi 21 décembre 2022  

 
Par Jade Lindgaard
Après la Coupe du monde de football au Qatar, le prochain giga-évènement sportif international sera les Jeux olympiques de 2024 à Paris et en Seine-Saint-Denis.

Avec ses 6500 ouvriers morts sur les chantiers et des émissions de CO2 stratosphériques dues au béton, à la climatisation et aux innombrables trajets aériens occasionnés par la compétition, le Mondial 2022 a créé un désastre humain et écologique.

Quelles leçons en tirer pour les JO de 2024 ? Ces olympiades se veulent exemplaires, en promettant de réduire leur impact environnemental au minimum, en pérennisant le village des athlètes et le « cluster des médias » qui doivent devenir des quartiers d’habitation, et en léguant des équipements aux collectivités qui accueilleront les Jeux.

Sur le papier, c’est admirable. Mais sur le terrain, qu’observe-t-on, à travers les forêts de grues et les files de camions de chantier qui sillonnent le Grand Paris en pleine fièvre bâtisseuse ?

Un foyer de travailleurs migrants a été expulsé et 224 personnes délogées pour céder la place au futur village des athlètes, dans l’indifférence quasi générale. Une résidence étudiante a été détruite et une école d’ingénieur·es bouleversée.

Dix hectares de l’Aire des vents et du Plateau, dans le périmètre du parc Georges-Valbon, à Dugny, ont été artificialisés. 4000 m2 de jardins ouvriers ont été illégalement détruits pour la construction d’un solarium de piscine à Aubervilliers.

Deux bretelles d’insertion et de sortie d’autoroute doivent être construites à proximité d’un groupe scolaire de 700 élèves dans le quartier Pleyel à Saint-Denis, déjà très pollué et envahi par les voitures. 

Douze travailleurs sans papiers ont révélé avoir été employés sur le chantier du futur village olympique. Plusieurs enquêtes sont en cours concernant des faits présumés de travail illégal et de fraude. Le 24 janvier 2022, un ouvrier a été écrasé par un camion et a dû être amputé d’une jambe.

Des nouvelles technologies sécuritaires intrusives doivent être expérimentées.  Des évènements culturels devront être annulés. Et la tour Pleyel à Saint-Denis, laissée à l’abandon pendant des années, doit être transformée en hôtel « de luxe » dans l’un des quartiers les plus déshérités de l’Île-de-France.

Ces problèmes sont d’une gravité incomparable avec la tragédie subie par les milliers de travailleurs du Sud-Est asiatique esclavagisés sur les chantiers du Qatar pour la Coupe de monde de football.

Mais ils sont significatifs du déni de réalité qui sous-tend le discours sur des olympiades exemplaires : les bonnes intentions affichées n’effacent pas la matérialité des impacts sociaux et environnementaux de l’évènement. Des millions de tonnes de CO2 vont être émises par les venues en avion des délégations nationales (15 000 athlètes), des sponsors et de la myriade de journalistes – 20 000 personnels de médias, sept fois plus que pendant la COP21 de 2015. Les nouveaux quartiers olympiques en cours de construction en Seine-Saint-Denis sont conçus pour des ménages dont les revenus sont supérieurs à ceux des actuels habitant·es des quartiers qui les voient s’élever. Des espaces vivants ont été bétonnés pour les aménagements olympiques – certes une compensation, légalement obligatoire, est prévue.

Alors en quoi consisteraient des Jeux olympiques réellement exemplaires? Imaginons que les délégations des athlètes et les équipes médiatiques soient réduites à leur strict minimum. Que l’école Pleyel soit reconstruite ailleurs que dans le nœud routier qui l’enserre. Que les familles précaires bénéficient de billets gratuits pour assister aux compétitions. Que les Jeux paralympiques soient l’occasion de mesures massives et pérennes contre le validisme. Que les compétitions féminines soient aussi bien traitées que les masculines. Que les 4,38 milliards d’euros de budget des JO permettent de financer à long terme le fonctionnement des piscines qu’ils auront fait construire. Qu’en compensation des cadences oppressantes qu’ils ont endurées, les travailleurs des chantiers des JO bénéficient d’une hausse de salaire supérieure à l’inflation et soient épargnés par la réforme des retraites. Que tous les sans-papiers qui s’y échinent soient régularisés. Une liste en forme de voeux olympiques pour 2023. 
 

jeudi 22 décembre 2022

 Compteurs Linky : désinformation orchestrée par l'AFP et reprise par de trop nombreux médias

 Compteurs Linky : 

désinformation orchestrée 

par l'AFP et reprise 

par de trop nombreux médias


 

Il est bien connu qu'une dépêche de l'AFP est le plus souvent reprise telle quelle par de nombreux médias qui la reproduisent automatiquement sur les sites web et souvent le lendemain dans les journaux papiers, sans parler des reportages radio et tv.

 

C'est de cette façon que les citoyens français ont été une nouvelle fois trompés sur la question du compteur Linky, par le biais d'une dépêche AFP publiée le 15 décembre et titrée "Électricité : le relevé de compteurs payant à partir du 1er janvier pour certains clients non équipés de Linky".

 

On notera d'abord que la dépêche précise elle-même que ce fait a été "indiqué à l'AFP le gestionnaire du réseau de distribution d'électricité Enedis" : l'AFP se fait donc petit soldat à la disposition de la communication du distributeur d'énergie et installateur des Linky.

 

Bien sûr, habilement, la dépêche ne dit rien de formellement faux, mais la vérité est néanmoins totalement travestie : certes, la relève des compteurs sera payante à partir du premier janvier… mais seulement pour une infime minorité des 4 millions de foyers qui ont réussi à conserver leurs compteurs ordinaires (malgré les menaces et intimidations d'Enedis et de ses sous-traitants).

 

En effet, la quasi-totalité de ces "anti-Linky" transmettront au moins une fois par an leur consommation à Enedis par Internet ou par téléphone et n'auront alors rien à payer au moins jusqu'en 2025, et probablement au-delà (*).

 

Si elle avait pour objectif d'informer et non de tromper les citoyens, l'AFP n'aurait pas titré sur les éventuelles rares personnes qui ne transmettront pas leur consommation à Enedis (on se demande bien pourquoi elles ne le feraient pas !) mais sur les vrais enseignements de cette affaire.

 

La première chose qu'il fallait en effet noter est que, contrairement à ce qui a été prétendu depuis le début du programme Linky en 2015, il est finalement avoué par Enedis que les compteurs ordinaires restent parfaitement légaux et peuvent être conservés sans avoir rien à payer ou au pire en échange d'une faible facturation pour quelques rares étourdis. Nous insistons d'ailleurs bien sur le fait qu'il s'agit bien d'une simple facturation, parmi toutes celles figurant dans le catalogue d'Enedis, et en aucun cas d'une "amende".

 

Si elle avait fait preuve du minimum d'éthique professionnelle, l'AFP aurait titré sa dépêche par quelque chose comme "Il était donc bien possible et légal de refuser les compteurs Linky", et rendu ainsi justice aux opposants qui affirment cette vérité depuis 2015 (**).

 

Notons aussi que, même si cette facturation de 5 euros par mois était finalement appliquée, son coût resterait bien plus faible que les augmentations de factures et d'abonnements que subissent de très nombreux habitants dès la pose du compteur Linky. Cela non plus, l'AFP s'est bien gardée d'en parler, tout comme sont évacués les nombreux et parfois graves problèmes générés par le Linky.

 

Outre les surfacturations, on peut lister : dysfonctionnements divers, mise en danger par les ondes et les risques d'incendies (mortels), surveillance de masse rendue possible par la captation d'innombrables données, et mainmise autoritaire et arbitraire sur la consommation des habitants "Linkysés" qui peuvent se voir couper l'électricité à distance.

 

A ce sujet, la récente affaire des cumulus (***) est parfaitement édifiante : depuis 2015, hélas relayée par trop de médias, la propagande d'Enedis affirmait que, avec les Linky, les habitants allaient pouvoir "maîtriser leur consommation" et "devenir acteurs" de cette consommation.

 

Or, la première utilisation spécifique du Linky relève exactement du contraire : une prise en main autoritaire et arbitraire de la consommation par Enedis, autorisée par un arrêté gouvernemental. Loin d'être acteur, l'habitant "linkysé" est au contraire totalement dépossédé de son libre arbitre.

 

Bien que dûment sollicitée par des dizaines de collectifs anti-Linky, l'AFP s'est bien gardée de faire état du fait que la majorité de la population française a été totalement trompée. Au contraire, divers médias ont stigmatisé les "sans-Linky, qui échappent effectivement aux coupures d'électricité à distance, les taxant de "mauvais citoyens" alors qu'ils sont en réalité parmi les plus attentifs à économiser l'énergie.

 

Alors que l'industrie nucléaire française ne cesse d'étaler ses déconvenues et son incompétence, la France importe massivement de l'électricité de chez ses voisins depuis des mois. Mais ces derniers ne pourront pas nous sauver indéfiniment et il y a fort à craindre que les Linky ne soient bientôt utilisés de façon encore plus intrusive et autoritaire.

 

Après que 10 milliards aient été gaspillés dans le programme Linky, et au lieu de lancer de ruineux chantiers de réacteurs nucléaires qui ne manqueront pas de finir en désastre comme celui de l'EPR de Flamanville, il est grand temps de financer les économies d'énergie et les énergies renouvelables…

 

Stéphane Lhomme
Directeur de l'Observatoire du nucléaire
Animateur de http://refus.linky.gazpar.free.fr

 

(*) Nous estimons que cette facturation ne sera probablement pas mise en place car, pour cela, il faudrait qu'Enedis embauche à nouveau du personnel pour effectuer les relèves de consommation. Or, licencier tous les releveurs - ce qui a hélas été fait - était au contraire un des objectifs du programme Linky dans le but de rendre Enedis encore plus rentable et d'en préparer la privatisation.

 

(**) Au contraire par exemple de la direction de l'UFC-QueChoisir, qui n'a cessé de mentir dans cette affaire et qui a perdu les procès intentés à l'encontre d'un des animateurs du mouvement anti-Linky. Bien que dûment informée, l'AFP n'a strictement fait aucune mention des déconvenues judiciaires de la principale association de consommateurs, qui plus est convaincue de s'être acoquinée avec les fournisseurs d'énergie et Enedis…

 

(***) Par le biais des compteurs Linky, Enedis empêche le réchauffage de l'eau des cumulus pendant les heures creuses de la mi-journée, sans l'accord des habitants.

Source : http://refus.linky.gazpar.free.fr/afp-menace-facturation.htm

mercredi 21 décembre 2022

Les nouvelles frontières du vivant

Les nouvelles frontières 

du vivant

18. 10. 2021, par
Mis à jour le 28.07.2022


Bactéries sous une lumière UV. Le monde microbien et son infinie diversité reste un continent à explorer pour les biologistes. © Jasmin Merdan/Getty Images


On pensait qu’avec la découverte de l’ADN et les progrès fulgurants de l’imagerie au XXe siècle, la biologie avait déjà fait sa révolution. Bien au contraire, nous explique Catherine Jessus, ancienne directrice de l’Institut des sciences biologiques du CNRS : les limites du vivant ne cessent de reculer et posent d’immenses défis aux chercheurs.

Depuis quand la biologie « moderne » existe-t-elle ?

 
Catherine Jessus 1. La biologie telle qu’on la pratique aujourd’hui est relativement récente. Elle résulte de la fusion, à la fin du XIXe siècle, de deux grands courants nés dans l’Antiquité : les naturalistes et les médecins physiologistes. Le courant des naturalistes, dont Aristote est l’un des premiers représentants, avec plus près de nous des savants comme Linné, Lamarck ou même Darwin, n’a eu de cesse d’observer, de décrire et d’inventorier méthodiquement le vivant. On a l’habitude de situer les débuts du naturalisme dans l’Antiquité, mais si l’on regarde les grottes de Lascaux et de Chauvet, on voit dès la préhistoire des représentations d’animaux d’une précision et d’une justesse qui font de nos lointains ancêtres des observateurs aiguisés de la nature qui les entoure.


Le deuxième courant, celui des physiologistes liés à la médecine, né avec Hippocrate et Galien et incarné au XIXe siècle par un scientifique comme Claude Bernard, s’attache lui à comprendre le fonctionnement du corps humain : à quoi sert le sang, comment le cœur marche, etc. Ces deux courants se rejoignent à l’orée du XXe siècle lorsque les naturalistes s’emparent des méthodes expérimentales des physiologistes pour les appliquer à la zoologie et à la botanique. Cela marque l’essor de la science biologique à proprement parler, qui n’est plus seulement dans l’observation mais place l’expérimentation au cœur de sa démarche intellectuelle : on pose une hypothèse et on développe un protocole expérimental pour répondre à la question.

Qu’est-ce qui a permis les grandes avancées de cette toute nouvelle science biologique au XXe siècle ? 

 
C. J. Le moteur essentiel repose sur de formidables progrès en termes d’outils. Les pas de géant faits par l’imagerie et la microscopie durant tout le XXe siècle ont permis de voir jusqu’à l’intérieur de la cellule elle-même. Il fallait néanmoins découper le matériel biologique en « tranches » pour pouvoir le mettre sous le microscope, c’est-à-dire commencer par le tuer avant de l’observer. Aujourd’hui, avec l’usage des marqueurs fluorescents, les biologistes ont la possibilité d’étiqueter une molécule et de la suivre à l’intérieur d’un organisme vivant. L'’avènement de la biologie moléculaire dans les années 1950 a livré des connaissances fondamentales sur le génome, sa structure, son fonctionnement, et ouvert la voie à sa manipulation.

 
Les marqueurs fluorescents attachés aux anticorps permettent ici de visualiser l'évolution d'un virus dans les cellules. © Hubert RAGUET/CNRS Photothèque


"La liste des avancées récentes est impressionnante, et pourtant : le champ de ce qu’il nous reste à découvrir ne cesse de s’agrandir."


Avec l'arrivée ces vingt dernières années de la méta-génomique, nous avons désormais la vision de l'ensemble des génomes contenus dans un échantillon prélevé dans l'environnement – que ce soit un échantillon d'eau de mer, de rivière, de sol, voire dans le contenu intestinal d'un être vivant – une petite révolution permise par l'avènement du big data (le traitement des données de masse) qui lève le voile sur l’infinie diversité du monde microbien dont nous connaissons si peu de choses.

J’ajouterai à ces avancées les progrès très récents faits en ingénierie du génome grâce à des outils comme les ciseaux génétiques Crispr-Cas9, notamment, mais aussi en ingénierie tissulaire et cellulaire qui permet d’étudier le fonctionnement d’une cellule unique. La liste des avancées récentes est impressionnante, et pourtant : le champ de ce qu’il nous reste à découvrir ne cesse de s’agrandir...

Est-ce à dire que, plus on en sait sur le vivant, plus l’on se rend compte que l’on connaît peu de lui ?  

 
C. J. C’est à peu près ça, oui. Prenez l’exemple de la molécule d’ADN découverte dans les années 1950. Chez l’homme, notre ADN fait 2 mètres de long – 2 mètres qui se logent dans un noyau cellulaire de 5 microns. Outre le défi de faire rentrer un tel contenu dans un si petit contenant, il faut réaliser que sur ces 2 mètres, seuls 6 centimètres sont dits codants, c’est-à-dire portent les gènes qui codent pour la fabrication des protéines. Tout le reste est composé d’ADN non codant – qu’on a appelé « ADN poubelle » jusqu’à ce que l’on se rende compte, il y a quelques années, qu’il est transcrit en ARN non messagers dont on commence tout juste à entrevoir l’importance... Ces ARN aident par exemple les plantes à lutter contre les infections virales ou bactériennes, et c’est un grand ARN non codant qui enveloppe l’un des deux chromosomes X de la femme afin de bloquer son expression.

Quels sont, alors, les grands enjeux pour les biologistes du XXIe siècle ?

 
C. J. Je citerais l’exploration du monde microbien, qui inclut des organismes vivant dans des milieux extrêmes et de nouvelles formes de vie inattendues ; l’étude des moteurs de l’évolution, au-delà des seules mutations génétiques ponctuelles ; le fonctionnement des génomes, dont nous venons juste de parler ; l’étude des interactions entre êtres vivants, et entre êtres vivants et environnement - étudier des organismes isolément perd de son sens quand on sait que de la bactérie à l’humain en passant par les plantes, les êtres vivants sont tous intégrés dans des systèmes complexes à l’équilibre fragile ; enfin, les fonctions cognitives et le cerveau, mais aussi le système immunitaire, un trop vaste sujet que nous ne pouvons développer dans le cadre de notre entretien. Et encore, cette liste est loin d’être exhaustive !

Commençons par la définition de ce qui fait la vie même… Vous nous dites qu’elle a changé ces dernières années. Qu’est-ce qui a conduit à cette remise en perspective ?

 
C. J. Jusqu’au début du XXIe siècle, on considérait que le vivant ne pouvait se développer dans des milieux de vie qualifiés d’extrêmes : au-delà de certains seuils de température, de pression, de salinité..., en l’absence de lumière ou d’oxygène, la vie était jugée impossible. La découverte d’organismes vivants dans des environnements extrêmes – dans des lacs ou des geysers bouillants, dans l’obscurité des abysses ou dans des milieux acides comme le site volcanique de Dallol en Éthiopie – oblige à reposer la question « qu’est-ce que le vivant ? ».

"La découverte d’organismes vivants dans des environnements extrêmes – dans des lacs ou des geysers bouillants, dans l’obscurité des abysses – oblige à reposer la question « qu’est-ce que le vivant ? »."


Ces organismes extrémophiles, des micro-organismes pour l’essentiel, ont des métabolismes, des membranes cellulaires et d’autres caractéristiques que l’on ne pouvait pas imaginer. Ils devraient également pouvoir nous éclairer sur les origines de la vie sur terre, il y a 3,8 milliards d’années, et sur ce que nous avons à chercher sur d’autres planètes... En attendant, étudier les êtres vivants de ces milieux extrêmes pose de vrais défis techniques aux chercheurs : pour l’instant, on est en effet incapable de cultiver la plupart de ces formes de vie en laboratoire.

 
La vie éclôt jusque dans les mares d'eau acide de Dallol, un site aux conditions extrêmes situé en Éthiopie. ©David MOREIRA/ESE/CNRS Photothèque

Venons-en au monde microbien, justement, dont vous nous dites qu’il est une véritable terra incognita...

 
C. J. Le monde microbien continue de nous échapper, même dans des environnements plus proches et familiers que les milieux extrêmes que nous venons d’évoquer. Grâce à l’expédition Tara océans conçue par le biologiste Eric Karsenti, on a notamment découvert qu’une myriade de micro-organismes peuplent les océans : ainsi, on estime que 60 % des bactéries présentes sur notre planète sont dans les mers, or on en connaît à peine 5 % ! Il reste un énorme travail de description et d’inventaire à mener, proche de ce qu’ont pu réaliser les naturalistes du passé. Il faut aussi changer de regard sur ces micro-organismes : on a tendance à les voir uniquement comme des pathogènes – pourtant, seule une infime minorité de bactéries et de virus est nocive pour l’homme -, alors qu’ils jouent bien au contraire un rôle majeur dans l’équilibre de la planète, qu’on commence seulement à entrevoir.

"Il faut changer de regard sur les micro-organismes. On a tendance à les voir uniquement comme des pathogènes, alors qu’ils jouent un rôle majeur dans l’équilibre de la planète, qu’on commence seulement à entrevoir."

Imaginez que cela fait quelques dizaines d’années à peine qu’on a découvert le règne des archées, la 3e branche du vivant à côté des bactéries et des eucaryotes. Très présentes dans les environnements extrêmes, les archées se retrouvent en réalité dans tous les écosystèmes. Or nous les connaissons très peu et commençons juste l’exploration de leur génome, très complexe et doté de nombreux gènes aux fonctions inconnues… Et que dire des virus géants découverts au tournant du XXIe siècle !

Que sait-on de ces virus géants ?

 
C. J. Leur appellation de « virus » est en réalité abusive. Comme les virus « classiques », ce sont des parasites qui ne peuvent se multiplier hors d’une cellule-hôte. Mais contrairement aux virus habituels, ils ont des génomes énormes et complexes, composés de milliers de gènes, une taille énorme, de celle d’une bactérie, et une enveloppe très particulière. D’où viennent-ils ? Comment les qualifier, eux qui ne sont ni des virus ni des cellules ? Les discussions sur le sujet sont nourries. Toujours est-il qu’on en retrouve partout sur la planète, logés dans les amibes qui peuplent toutes les eaux, comme celle du robinet. A priori, ils ne sont pas pathogènes, mais nous sommes très loin de les connaître tous ! Et qu’en est-il des mégavirus emprisonnés dans le pergélisol depuis près de 30 000 ans, que le réchauffement climatique est en train de libérer progressivement du fait du dégel de ces sols gelés, et avec lesquels l’homme actuel n’a pas coévolué ?

 
Les mégavirus, tel ce "Megavirus chilensis" pêché au Chili, possèdent des génomes énormes, bien plus complexes que les virus "classiques". ©

Qu’en est-il des moteurs de l’évolution ? Pourquoi est-il important de s’y pencher dans les décennies à venir ?

 
C. J. On a longtemps pensé que c’étaient les mutations ponctuelles de gènes qui permettaient de créer de nouvelles espèces. Mais ce n’est en réalité qu’un outil parmi d’autres pour créer du nouveau. La principale source d’innovation vient de la modification de vastes pans de génomes, permis par les échanges ou les fusions de génomes entre espèces, par exemple.

"On a longtemps pensé que c’étaient les mutations ponctuelles de gènes qui permettaient de créer de nouvelles espèces. Mais ce n’est en réalité qu’un outil parmi d’autres pour créer du nouveau. La principale source d’innovation repose sur les échanges ou les fusions de génomes entre espèces."

 

On sait ainsi que c’est l’association d’une archée et d’une bactérie qui a permis de « fabriquer » la première cellule eucaryote. La bactérie qui s’était introduite dans l’archée a progressivement perdu son autonomie et a permis la genèse des compartiments membranaires, en particulier la mitochondrie, qui caractérisent les eucaryotes. Même chose pour l’apparition des plantes : c’est un eucaryote entré en symbiose avec une bactérie capable d’utiliser la lumière pour fabriquer de l’énergie, qui a donné naissance à la première micro-algue. C’est encore ce même mécanisme qui explique pourquoi les mammifères ont un placenta qui permet à l’embryon de se développer à l’intérieur même de l’individu maternel.

 Les mammifères sont eux aussi le fruit d’un échange de gènes ?

 
C.J. Exactement. Le placenta a pu se développer grâce à l’apport de gènes d’un rétrovirus à un animal qui pondait des œufs. Ce rétrovirus particulier était capable de produire des protéines occasionnant des fusions cellulaires – lesquelles protéines sont à l’origine du placenta. Sans ce petit rétrovirus, nous pondrions encore des œufs ! Ce type d’exemples nous montrent combien les échanges de matériel génétique entre êtres vivants – longtemps négligés - sont importants.

Le placenta des mammifères a pu se développer grâce à l’apport de gènes d’un rétrovirus à un animal qui pondait des œufs. ©

EwaStudio /Stock.Adobe.com


Les interactions : le dernier grand défi de la biologie des prochaines années… 

 
C. J. Les associations sont nécessaires à la vie. Tout être vivant est soit contenu dans un être plus grand, soit contient des êtres plus petits – aucun n'existe de manière isolée. Le microbiote intestinal en est une bonne illustration : composé d’archées, de bactéries, de virus et de levures, il peut peser jusqu'à 2 kg et fonctionne comme l’un de nos organes - ce qui pose au passage de vraies questions sur ce qui est le « soi » et le « non soi ». Ce microbiote est indispensable au fonctionnement de notre système digestif - sans lui, on ne pourrait dégrader tous les aliments qu’on ingère -, mais il permet aussi la maturation de notre système immunitaire et sécrète des molécules cruciales qui agissent sur le fonctionnement de nos organes, dont notre cerveau !

 

"Les associations sont nécessaires à la vie. Tout être vivant est soit contenu dans un être plus grand, soit contient des êtres plus petits – aucun n'existe de manière isolée. C’est cette complexité que nous devons aujourd’hui aborder."

Tout déséquilibre dans ce système est source de perturbations : ainsi une bactérie du microbiote qui se met à proliférer, profitant de l’affaiblissement d’autres espèces microbiennes, peut très vite devenir maligne. En réalité, nous sommes en train de découvrir que le vivant est un monde complexe où tout est question de dose et d’équilibre, que ce soit à l’échelle d’un individu, d’une population ou de tout un écosystème. C’est cette complexité que nous devons aujourd’hui aborder. Le temps où l’on étudiait de façon isolée telle cellule, tel tissu, tel organe, tel individu..., est révolu : les biologistes doivent étudier aujourd’hui des réseaux constitués de myriades d’acteurs.

Le dernier exemple que je donnerai, et sans doute le plus spectaculaire, est celui du cerveau, un organe d’une complexité folle par le nombre des cellules impliquées. Là, tout n’est que réseaux et interactions. Grâce aux données de l’imagerie, on commence à en avoir une bonne cartographie et à comprendre quelle zone interagit avec quelle autre, à comprendre comment circule l’information électrique au niveau nanométrique de la synapse. Mais le vrai chalenge pour les biologistes reste le cerveau cognitif : la mémoire, le souvenir, les émotions, la prise de décision, et toute la chimie qui pilote ces fonctions. Ce qu’il nous reste à découvrir, là encore, est vertigineux. ♦

Événement
Lancement de l'Année de la biologie, le 19 octobre. Toutes les informations sur
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Notes
  • 1. Directrice de recherche CNRS au Laboratoire de biologie du développement (CNRS-Sorbonne Université), où elle dirige l’équipe Biologie de l’ovocyte. Elle a dirigé l’Institut des sciences biologiques du CNRS de 2013 à 2019.

 

Auteur

Laure Cailloce est journaliste scientifique pour CNRS Le journal.

 

Source : https://lejournal.cnrs.fr/articles/les-nouvelles-frontieres-du-vivant