Nous n’avons pas besoin
d’ouvrir des mines
en Europe
La mine de cuivre et molybdène de Kajaran, en Arménie. - CC BY-SA 4.0 / Serouj (courtesy of Pan-Armenian Environmental Front) /Wikimedia Commons
25 octobre 2022
L’Union européenne voit dans la production
domestique de métaux précieux un impératif stratégique. Pour notre
chroniqueuse, il s’agit d’une fuite en avant vaine et polluante d’un
monde qui refuse toute alternative.
Le récent discours
prononcé à Prague par le vice-président de la Commission européenne
chargé de la prospective vaut le détour. Écoutons-le, ne serait-ce que
parce qu’il cite Margaret Thatcher, ce qui n’est jamais bon signe. « Il n’y a pas d’alternative »,
a ainsi martelé Maroš Šefčovič le 12 septembre lors de la conférence
européenne sur la sécurité des matières premières : il faut de toute
urgence ouvrir des mines en Europe. Pourquoi ? « Pour construire l’économie décarbonée et numérique à laquelle nous aspirons tous », et pour assurer nos « capacités de défense militaire ».
L’Europe devrait sécuriser son « autonomie stratégique »
face aux monopoles chinois sur les métaux et à une production minière
russe en pleine expansion du fait de son influence grandissante en
Afrique. Pour ce faire, la Commission prépare un projet de loi sur les
métaux critiques. Mais il faudra convaincre les populations d’accepter
ce boom minier européen sur leurs territoires. Comme l’a expliqué le vice-président, le sujet est « socialement sensible » et nécessite « un nouveau contrat social autour des matières premières ».
La
mine de lithium du Salar de Uyuni, en Bolivie. L’Europe n’en produit
quasiment pas, malgré les gisements existants et une demande en forte
augmentation. BY-SA 2.0 / Coordenação-Geral de Observação da Terra/INPE / Flickr via Wikimedia Commons
« Un nouveau contrat social autour des matières premières »,
voilà qui paraît hautement nécessaire, en effet. Car les projets
industriels dans lesquels nous ont embarqué nos dirigeants reposent tous
sur une multiplication fulgurante de la demande en métaux. La
production en masse de véhicules électriques personnels, par exemple.
Une équipe de recherche du National Science Museum a calculé
que pour convertir à l’électrique tout le parc de véhicules de
l’Angleterre, il faudrait l’équivalent de deux fois la production
mondiale actuelle de cobalt, les trois quarts de la production mondiale
de lithium, et la moitié de la production mondiale de cuivre.
Impasses
Les écoliers pourraient résoudre le problème suivant : « À
partir de ces chiffres, indiquez combien de fois la production mondiale
de cobalt, de lithium et de cuivre sera nécessaire pour produire
suffisamment de batteries pour l’ensemble du parc de véhicules européen ? Sachant que le parc de véhicules européen ne représente qu’un tantième du parc mondial, ce projet est-il viable ? »
Non, répondraient probablement les écoliers, il faudrait plutôt
renoncer à une grande partie de nos véhicules pour lutter contre le réchauffement climatique.
On aboutit à ce même genre d’impasse si l’on prétend extraire des
métaux pour obtenir suffisamment d’énergies renouvelables, non pas pour
faire tourner nos dix ampoules, le frigo et la pompe du jardin, mais
pour produire en masse de l’hydrogène vert
pour alimenter des usines d’engrais, des cimenteries et des millions de
camions de livraison. Non pas pour éclairer l’école et faire tourner
l’hôpital, mais pour faire fonctionner la 5G et produire des milliards
d’objets connectés.
Ce à quoi nous aspirons tous ?
Car, selon Maroš Šefčovič, il faudrait accepter ce boom minier européen pour construire « l’économie numérique à laquelle nous aspirons tous ». De fait, le secteur numérique
est celui qui consomme la plus grande variété de métaux, dont les
terres rares et autres métaux de spécialité utilisés pour doper les
propriétés des appareils. Les équipements électriques et électroniques
engloutissent chaque année trois millions de tonnes de cuivre et la
moitié de l’argent métal produit dans le monde. La moitié de la
production mondiale de tantale est utilisée pour produire des
condensateurs, la fibre optique nécessite près d’un tiers de la
production mondiale de germanium, etc.
L’économie numérique « à laquelle nous aspirons tous » ?
Il paraît urgent au contraire de se demander qui aspire à quoi. Car à
l’évidence, ce ne sont pas les serveurs de Wikipédia qui font exploser
la demande en énergie et en métaux du numérique. En revanche, le
pilotage de la santé, de l’éducation ou de l’aide sociale par
l’intelligence artificielle répond-il à une aspiration profonde ? Les parents ont-ils demandé à lutter chaque jour contre l’emprise de la vidéo en ligne et d’Instagram pour éduquer leurs enfants ? Combien de data centers,
de milliers de serveurs et de tonnes de métaux supplémentaires seront
nécessaires pour qu’on puisse accéder aux frissons du porno sur le
métavers ? La Déclaration de Versailles adoptée par les chefs d’État européens en mars 2022 place d’ores et déjà la future 6G au rang des « technologies-clés ». Est-ce vraiment « ce à quoi nous aspirons tous », alors que la Convention citoyenne pour le climat avait exigé en vain un moratoire sur la 5G ?

Paysages creusés et camions de déchets : les ravages concrets de l’industrie minière. CC BY-SA 3.0 / Sara Anjargolian / Wikimedia Commons
Enfin, pour le vice-président de la Commission européenne, il faut créer des mines pour produire l’armement nécessaire au « maintien du statut géopolitique de l’Union européenne ». Autrement dit, il faudrait disposer de métaux stratégiques pour que Safran puisse produire ses drones tactiques, ses systèmes de visée et ses interfaces homme-machine. Pour que Thalès puisse développer son cloud de défense et ses systèmes de reconnaissance biométriques.
Selon le dirigeant européen, il en va de la sécurité des peuples
européens. Mais on pourrait considérer à l’inverse que cette course à
l’armement, qui alimente la ruée minière, menace profondément notre
sécurité. Pourquoi ? D’une part, parce que la production de ces armes répond avant tout à des objectifs économiques : elles sont exportées dans le monde entier
et outillent nombre de dictatures. D’autre part, parce que la course
aux métaux est en train de devenir l’une des principales cause des
guerres.
Consommation massive d’eau
Les projets industriels que toutes les grandes puissances mondiales
déclinent à l’identique créent une tension grandissante : il n’y aura
jamais assez de mines et de métaux pour que la Chine, les États-Unis,
l’Europe et la Russie puissent produire chacune leur parc de véhicules
électriques, leur infrastructure de big data, leurs constellations de satellites et leur armement, même en systématisant le recyclage, même en ouvrant des mines en Europe et partout ailleurs dans le monde.
Enfin, parce que les teneurs des mines actuelles sont devenues si
faibles que le traitement des métaux nécessite des quantités d’eau
considérables : une grande mine de cuivre peut en consommer 40 millions de mètres cubes à l’année. Or 70 % des mines des six plus grandes entreprises mondiales sont situées dans des zones qui manquent d’eau.
La demande en métaux va donc se heurter à des tensions croissantes, y
compris en Europe. Dans dix ans, comment alimentera-t-on malgré la
sécheresse les mines de cuivre du Sud de l’Espagne ou du Portugal ?
Des voitures autonomes et le fatras de composants électroniques qui les accompagne, est-ce vraiment ce à quoi nous aspirons ? Unsplash /Bram Van Oost
Le « nouveau contrat social autour des matières premières »
que préparent les dirigeants européens pour accélérer les projets
miniers ressemble donc à un conditionnement des opinions publiques que
l’on prétend soumettre à des intérêts supérieurs artificiels. Le
discours de Šefčovič illustre cette tentative de faire de la course aux
métaux en Europe une nécessité impérieuse justifiée par la lutte contre
le réchauffement climatique, la numérisation et la sécurité. Mais dans
les trois cas, ce sont les intérêts des industries européennes qui sont
défendus.
Ces intérêts ne justifient ni le saccage des territoires européens
par les sites miniers, ni le saccage des pays producteurs du Sud. Car
dans tous les cas, la demande en métaux est telle qu’elle implique une
extraction européenne et mondiale, et non une relocalisation des sites.
Ainsi la Commission et la Banque mondiale encouragent-elles des
partenariats internationaux autant que des projets continentaux.
N’y a-t-il pas d’alternative ? Doit-on construire des mines pour alimenter les gigafactories de Volkswagen, la Tesla de tonton, les data center des « États-plateformes » et les drones de la gendarmerie ?
L’objet de la politique est justement de réintroduire des alternatives
là où on prétend qu’il n’y en a pas, de réinjecter de l’analyse et du
débat dans ces faux impératifs. Si les Européens veulent se confronter à
leur dette environnementale à l’égard du reste du monde, ils et elles
doivent dénoncer les projets industriels de leurs classes dirigeantes et
de leurs entreprises, dont les besoins en métaux contribuent au
déclenchement de cette ruée minière mondiale.
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