L’agriculture de demain
selon Afterres :
biologique, prospère, locale
et totalement réaliste !
16 octobre 2015
/ Entretien avec Sylvain Doublet (Solagro/Afterres)
Ils sont ingénieurs et ont élaboré un scénario pour l’agriculture de
demain, Afterres. Un scénario concret, répondant aux défis alimentaires,
environnementaux et climatiques de la France dans trente-cinq ans. Reporterre s’est entretenu avec l’un de ses concepteurs, l’ingénieur agronome Sylvain Doublet.
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L’idée leur est venue du scénario Négawatt, qui propose
une transition énergétique et une division par quatre des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2050.
Les ingénieurs en agronomie, en écologie et en énergie de Solagro ont
suivi la même voie mais pour l’agriculture. Ils rendaient en 2011 une
première version de leur scénario, intitulé
Afterres : quelle utilisation des terres en 2050 ?.
Cette version a été déclinée par la suite dans 22 régions, puis les
méthodes de calcul se sont affinées. Aujourd’hui, Solagro propose la
dernière version de son scénario et dessine un futur souhaitable.
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Reporterre - Vous fondez votre scénario sur la demande, sur
les besoins alimentaires que nous auront en 2050. En quoi votre démarche
est-elle originale ?
Sylvain Doublet - On ne savait pas que c’était original
!
On pensait que le ministère de l’Agriculture et les syndicats auraient
leurs propres scénarios et qu’on pourrait comparer. En fait, on s’est
rendu compte que personne n’avait de scénario agricole piloté par la
demande alimentaire de la France et de ses voisins. L’économie
d’aujourd’hui ne raisonne plus beaucoup en fonction des besoins, mais
plutôt en partant de l’offre.
Alors, qu’y aura-t-il dans notre assiette en 2050 ?
On a étudié l’assiette actuelle et on a regardé ce que l’on pouvait
changer. On a diminué les surconsommations de sucre et de protéines. On a
réduit le gaspillage alimentaire. On a aussi inversé les proportions
entre protéines animales et végétales.
L’aliment qui pèse aujourd’hui le plus en grammes par jour, c’est le
lait, sous toutes ses formes. En accord avec des nutritionnistes, on a
divisé la consommation par deux.
Donc dans notre assiette en 2050, il y aura plus de fruits et de
légumes, les céréales deviendront la principale source de protéines, on
met deux fois moins de viande - au lieu du steak midi et soir, on ne
mangera un steak que le midi -, les quantités de poisson sont aussi
divisées par deux en raison de la crise des ressources halieutiques, les
fruits à coque sont multipliés par cinq. Cela, par exemple, ce n’était
pas prévu, mais tous les nutritionnistes ont pointé que c’était
nécessaire pour augmenter l’apport en oméga 3.
Et à quoi ressemblera la ferme de 2050, que Reporterre avait déjà imaginée ?
Aujourd’hui, on part d’une situation d’hyper-spécialisation des
territoires et des fermes. Donc le scénario les a diversifiés pour les
rendre plus robustes des points de vue agronomique et climatique.
Ensuite, on a regardé si on arrivait à nourrir tout le monde avec ces
fermes. L’agriculture doit produire principalement pour nourrir les
hommes
(Aujourd’hui 80 % des terres nourrissent le bétail).
On va diversifier les productions des fermes de grande culture. On va
introduire des pois, des pois-chiches, des lentilles dans les
rotations. Un autre point important : on prévoit un développement de
l’agroforesterie, il y aura des arbres dans les champs.
Du côté de l’élevage, on divise le nombre de bovins pour une
production de lait diminuée de moitié. Mais attention, cela ne veut pas
dire qu’on divise par deux le nombre d’éleveurs
!
Afterres prévoit la diminution du nombre de vaches par exploitation, et
qu’elles reviennent à l’herbe. La ferme produira moins de lait, mais
elle compensera en produisant aussi des céréales, de l’énergie... On
sera sans doute moins productif par vache, mais pas forcément par
hectare.
Concernant les productions de poulets et de porcs, on supprime tout
ce qui est intensif. On en a moins, et ceux qui restent prennent en
compte le respect du bien être animal.
En résumé, la ferme du futur est plus ancrée dans son territoire :
elle couvre ses besoins alimentaires et énergétiques dans le respect de
l’écosystème.
L’élevage est aujourd’hui en crise, le métier d’agriculteur est
l’un de ceux où l’on observe le plus fort taux de suicide… Qu’en
sera-t-il de la qualité de vie des agriculteurs ?
On n’a pas de doute là-dessus, ça s’améliore
!
Ce qui me fait dire ça, c’est que, quand on visite une ferme en
agriculture bio ou intégrée, on trouve toujours des gens passionnés.
Ils
ont vingt ans d’avance sur les réglementations et ont retrouvé le goût
de l’expérimentation. Alors que quand je vais voir un céréalier de la
Beauce, il a son planning écrit pour les trente prochaines années et
voit bien qu’il ne pourra jamais respecter les normes qui arrivent sur
les pesticides, l’azote, l’eau... C’est quelqu’un qui va lutter en
permanence pour exister.
Pour respecter l’environnement, quels modèles agricoles choisissez-vous ?
L’autre fait marquant du scénario, c’est qu’on n’a choisi que des
techniques qui existent déjà. On a regardé toutes les cartes qu’on avait
en mains : le modèle conventionnel et son dérivé l’agriculture
raisonnée, l’agriculture de conservation et la production intégrée
(très peu d’engrais chimiques et de pesticides), le bio. Aujourd’hui, ces deux derniers sont à 3
% chacun. On les pousse à 45
% chacun en 2050. Le conventionnel n’est plus qu’à 10
%.
Vous avez fait une tournée de présentation de la première version de votre scénario. Comment a-t-il été accueilli ?
Personne ne remet en cause nos calculs ni ne nous dit que c’est du
pipeau. On arrive à aller vers tous les publics, car les savoirs sont
robustes, et on n’a pas été jusqu’au-boutistes. On n’a pas mis 100
%
de bio ou supprimé la viande par exemple. Une fois que les gens
comprennent qu’on n'a pas poussé un modèle en particulier, ils acceptent
d’entrer dans la discussion.
Afterres passe aussi bien auprès des Amaps, que du ministère de
l’Agriculture ou de l’Assemblée générale des céréaliers. On a un
scénario solide, qui permet de débattre, mais qui peut aussi avoir un
impact sur les politiques publiques. Il pourrait inspirer des lois,
comme Négawatt avec la loi de transition énergétique.
Comment ont réagi, par exemple, les céréaliers de la Beauce ?
Ils n’aiment pas quand on parle des impacts environnementaux du
système conventionnel, ils ont une autre image de leur métier et de leur
territoire. Certains nous répondent :
« Mon système est très productif, je gagne ma vie avec, je ne vois pas pourquoi j’en changerais. »
Mais d’autres nous disent qu’ils seraient intéressés pour aller vers
des formes d’agriculture différentes, sauf qu’ils ne voient pas comment
faire.
Il y a toujours un céréalier pour affirmer qu’il ne pollue pas. Au
début, on devait avancer les arguments contraires nous-mêmes. Ce qui est
intéressant c’est que maintenant, dans la salle, il y a toujours
quelqu’un qui réagit et qui dit :
« Attendez, il faut arrêter le déni et partager le constat pour avancer. »
On a aussi présenté Afterres en Bretagne, où la plupart disaient :
« Si
je peux faire ce métier avec deux fois moins de vaches et gagner ma vie
tout en étant en bonne relation avec mes voisins, ça me va ! »
En fait, une fois qu’on arrive à dépasser les points de désaccord, on
arrive assez bien à vendre notre scénario aux agriculteurs car leur
métier est plus valorisé dans Afterres qu’aujourd’hui.
Mais est-ce un scénario réalisable ?
Bien sûr que oui
! On ne nie pas qu’il y a
beaucoup de freins : la réglementation, le foncier, l’appareil de
recherche et de formation aujourd’hui tourné vers le conventionnel...
Après, on observe de plus en plus de faits «
Afterres-compatibles
». On ne pensait pas que les modes de consommation locale et alternative atteindraient 10
%
des consommateurs. On a des exemples qui prouvent que les agricultures
alternatives marchent partout. Les raisonnements alimentaires
territoriaux se multiplient. C’est vrai aux échelles locale et
régionale. Quand on pense que les 10 milliards d’euros annuels de la
Politique agricole commune (
PAC) de l’Europe vont être gérés au niveau régional, c’est un bras de levier immense.
Si dès maintenant, une ville de taille moyenne qui veut que 50
%
de son alimentation dans les cantines proviennent du bio, elle peut le
faire. Si elle veut faire des contrats de fourniture d’énergie
localement, elle peut le faire. Tout l’arsenal juridique est prêt.
- Propos recueillis par Marie Astier
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Lire aussi : Agriculture et climat se réconcilient : en 2050, l’utopie !
Source : Marie Astier pour
Reporterre
Photo :
. Chapô : Agroforesterie en Normandie. L’agroforesterie et le retour du
bétail en pleine nature sont parmi les voies indiquées par Afterres.
Wikipédia (film
Voice of Transition/
CC BY-
SA 3.0)
Tableaux et infographies : Afterres2050.
Source : https://reporterre.net/L-agriculture-de-demain-selon-Afterres-biologique-prospere-locale-et-totalement