mardi 25 août 2026

Les 5 conditions pour l'aide à mourir - « Aide à mourir » : lettre aux député·es de la part du Front de Gauche Antivalidiste


 Les 5 conditions 

pour l'aide à mourir

 

 Un droit à l'aide à mourir est institué. Il consistera à autoriser et à accompagner un malade qui a demandé à recourir à un produit létal. Le malade devra s'administrer lui-même le produit. Toutefois, s'il en est incapable physiquement, il pourra se le faire administrer par un médecin ou un infirmier. L'auto-administration sera donc la règle et l'administration par un soignant l'exception.

Pour accéder à l'aide à mourir, le malade devra remplir 5 conditions :

1. être majeur (au moins 18 ans) 

2. être français ou résident étranger régulier et stable en France

3. être atteint d'une affection grave et incurable, quelle qu'en soit la cause, qui engage le pronostic vital, en phase avancée ou terminale. Un amendement du gouvernement a explicité la "phase avancée" de la maladie L, qui reprend la définition donnée par la Haute Autorité de santé (HAS) dans son avis du 6 mai 2025 L. Cette phase est "caractérisée par l'entrée dans un processus irréversible marqué par l'aggravation de l'état de santé de la personne malade qui affecte sa qualité de vie". Selon l'exécutif, la prise en compte de ces repères dans la loi permettra d'éviter une application variable de l'aide à mourir, qui pourrait générer des inégalités d'accès ou exposer les médecins à des décisions isolées, sans fondement partagé 

4. présenter une souffrance liée à cette affection qui est réfractaire aux traitements (qu'on ne peut pas soulager) ou insupportable selon le patient, lorsqu'il a choisi de ne pas recevoir ou d'arrêter un traitement. Les députés ont précisé qu'une souffrance psychologique seule ne peut pas permettre de bénéficier de l'aide à mourir et ont, en deuxième lecture, supprimé le caractère constant de la souffrance

5. être apte à manifester sa volonté de façon libre et éclairée. Le malade devra être capable de prendre sa décision en ayant conscience de la portée et des conséquences de son choix, ce qui exclut les personnes dont le discernement est gravement altéré au moment de la démarche.


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 Ici un point de vue peu entendu, 

qui mérite d'être connu et défendu


Tribune 17 février 2026

Elena Chamorro

« Aide à mourir » : 

lettre aux député·es de la part 

du Front de Gauche Antivalidiste

La gauche anti-validiste vous appelle à voter contre la proposition de loi relative à « l’aide à mourir ». Nous, collectifs et associations de personnes handicapées, citoyen·nes et soignant·es engagé·es à gauche, souhaitons de nouveau vous alerter sur les dangers majeurs que représente ce texte.


Mesdames, Messieurs les député·es,

Vous examinez actuellement en seconde lecture la proposition de loi relative à « l’aide à mourir », visant à légaliser l’euthanasie et le suicide assisté.

Nous, collectifs et associations de personnes handicapées, citoyen·nes et soignant·es engagé·es àgauche, souhaitons de nouveau vous alerter sur les dangers majeurs que représente ce texte.

Contrairement à ce qui est avancé, la proposition de loi ne concernera pas seulement des personnes malades dont la mort est imminente, mais bel et bien de nombreuses personnes malades et handicapées, dont la mort n’est ni proche ni prévisible, comme le confirment les critères d’éligibilité retenus. Sur un tel sujet, il n’y a d’ailleurs pas de distinction artificielle à faire entre maladie et handicap, puisque la maladie constitue l’une des principales causes des limitations qui produisent le handicap, les deux notions sont inextricablement liées.

Dans une société marquée par la précarité, le manque d’accompagnement et l’effondrement du système de soins, le suicide assisté et l’euthanasie risquent de devenir pour les personnes concernées une réponse à l’abandon plutôt qu’à la souffrance. Beaucoup de personnes malades et handicapées pourraient ainsi être conduites à demander la mort faute de pouvoir vivre dignement.

La liberté invoquée ne peut être réelle dans un contexte d’inégalités profondes, où les personnes concernées subissent déjà dépendance, pauvreté et pressions sociales. Présenter le choix de la mort médicalisée comme libre revient à faire abstraction des contraintes sociales, économiques et institutionnelles existantes.

Les expériences étrangères montrent qu’une fois le principe adopté, les critères vont en s’élargissant et les demandes en augmentant, y compris pour des raisons sociales, sans qu’aucune garantie ne puisse empêcher les dérives observées. L’exemple du Québec doit à cet égard nous alerter. L’euthanasie, qui avait été présentée initialement comme une réponse à des situations exceptionnelles, s’est progressivement banalisée et représente désormais environ 7 % des décès.

Dans une société qui peine déjà à prévenir le suicide, la reconnaissance d’un droit à mourir risquerait, en outre, d’affaiblir la prévention du suicide et de conduire à une hiérarchisation des vies inacceptable tant sur le plan éthique que politique.

En tant qu’élu·es de gauche, vous avez une responsabilité particulière. Vous ne pouvez faire de la mort une proposition sociale. L’urgence est d’améliorer les conditions de vie, de soins et d’accompagnement des personnes malades et handicapées.

Pour toutes ces raisons, nous vous demandons de vous opposer fermement à cette proposition de loi lors du vote du 20 février 2026.

Nous comptons sur vous,

https://fg-antivalidiste.fr/

Le FGA et ses soutiens.

 

Le Front de Gauche Anti-validiste est composé des associations CLE Autistes, CUSE (Collectif Une Seule École), Handi-Social, Odile Maurin, élue municipale, présidente d’Handi-Social, Elisa Rojas, avocate et militante, l’Observatoire Féministe des Violences Médicales, Corps Dissidents, Les Dévalideuses, Collectif JABS – jusqu’au bout solidaires, Elena Chamorro, enseignante et militante.

Il est soutenu par plus de 2700 soignant·es, chercheur·ses, membres de la société civile, syndicats, collectifs et associations ARRA Association pour la Réduction des Risques Aéroportés, Winslow Santé Publique, #NousToutes, SNJMG syndicat national des jeunes médecins généralistes, Pour une Santé Engagée et Solidaire, collectif d'étudiant·es en santé de Sorbonne Université, Collectif Nos Enfants Trans, Les Dégommeuses, AcceptessT, Pour une MEUF (Médecine Engagée Unie et Féministe), Collectif CHAUD, collectif de soutien aux personnes handiEs, Collectif Dévalidiste du Pays de Redon, Syndicat handi angoumoisin, Cabrioles, Carnet de recherche pour l’autodéfense sanitaire face au Covid-19, Mask Bloc Lille, Mask Bloc Lyon, Mask Bloc Paris, Paye ta Psychophobie, Association of Rights-based Public Jobs for the Disabled, Korea Council of Centers for Independent Living, National Coalition of Disabled Survivors of Institutionalization, l'Assemblée pour des soins antiracistes et populaires, Collectif Queer Handi Access 80…


Source : https://blogs.mediapart.fr/elena-chamorro/blog/170226/aide-mourir-lettre-aux-depute-es-de-la-part-du-front-de-gauche-antivalidiste


lundi 24 août 2026

PFAS, « chaleur fatale »... Un projet de data centers destinés à l’IA révolte des riverains


PFAS, « chaleur fatale »... 

Un projet de data centers destinés 

à l’IA révolte des riverains

21 août 2026



Dans l’Oise, la tension monte autour d’un projet de deux data centers dédiés à l’IA. Des riverains refusent de voir s’installer dans leur campagne ces « radiateurs géants », dont le dossier comprend de nombreuses « ambiguïtés », « incohérences » et « insuffisances ».

Rantigny (Oise), reportage

La salle communale était comble et l’ambiance pour le moins agitée, le 19 août à Rantigny, dans l’Oise. Près de 300 personnes sont venues des villages alentour pour participer à la réunion de clôture de l’enquête publique sur un projet de deux data centers. Pour la plupart, les participants sont clairement opposés à ce projet d’hyperscalers dédiés à l’intelligence artificielle (IA), qui pourraient être les premiers autorisés à s’implanter dans les Hauts-de-France.

Lire aussi : Data centers : une carte exclusive des sites en projet

Les deux centres de données, dont la mise en service est annoncée pour 2029, consommeraient 2,6 térawattheures (TWh) d’électricité par an. C’est plus de quatre fois la consommation des dix communes du Liancourtois, où ils doivent s’implanter. Les bâtiments seraient construits sur une zone de 33 hectares, dont près de 22 hectares de parcelles agricoles, où 35 espèces protégées ont été recensées, selon les documents de description du projet. La construction d’un troisième data center est prévue par la suite. Le tout, pour un investissement annoncé de plus de 4 milliards d’euros.

« On n’en veut pas de vos data centers »

À peine les porteurs du projet prennent le micro que l’indignation se fait entendre dans le public : « On n’en veut pas de vos data centers », s’exclame l’un des participants, applaudi par une grande partie de l’audience. Au fil de la discussion, les esprits s’échauffent. « Je demande à ce que ce soit un échange courtois », réclame le commissaire enquêteur. Il intervient à plusieurs reprises pour demander au public de « se calmer », voire de « se taire », en menaçant d’interrompre la réunion.

« On a investi pour acheter une maison à la campagne, ce n’est pas pour y voir arriver un data center ! »

Le représentant du porteur du projet, Fayçal Id El Cadi, tente de convaincre l’audience en défendant un enjeu de « souveraineté numérique » et de compétitivité dans la « course » à l’IA. « Si ce projet ne se fait pas ici, en France, où l’énergie est décarbonée, il se fera en Allemagne et le prix écologique sera désastreux », argue-t-il. Il tente ensuite de rassurer, en présentant les changements apportés au dossier du projet, avec des études complémentaires, notamment sur le bruit généré par les data centers.

Face aux inquiétudes sur l’usage de l’eau, il rappelle que les data centers fonctionneront avec un système de refroidissement par l’air en circuit fermé, et annonce une réduction de la consommation en eau de 13 394 à 11 466 m3 par an, « liée aux usages domestiques et à l’humidification des salles de serveurs ».

Enfin, il affirme avoir pris « un engagement auprès de la maire et des autorités environnementales » de ne pas développer la troisième phase du projet. Celle-ci prévoit d’étendre le site et de développer de nouveaux centres de données au plus près du village de Neuilly-sous-Clermont, dont le conseil municipal s’est prononcé contre le projet.

« Est-ce que vous voudriez vivre, vous, avec vos enfants, à côté d’un data center ? »

Tous ces arguments sont loin de convaincre les riverains présents. Ils s’inquiètent de voir débarquer le « radiateur géant » d’une multinationale du numérique dans leur paisible campagne, et réclament « un référendum local ». L’un craint des perturbations sur ses ruches, ainsi que pour les espèces sauvages qui peuplent le secteur. Une autre, la visibilité des bâtiments et de leurs cheminées de 30 mètres de haut, depuis les villages et leurs monuments historiques.

« Ça va être juste à côté de chez moi, là où je vais courir, où j’emmène mes enfants faire du vélo. On a investi des milliers d’euros pour acheter une maison à la campagne, ce n’est pas pour y voir arriver un data center ! s’exclame Nicolas, habitant de Neuilly-sous-Clermont. Est-ce que vous voudriez vivre, vous, avec vos enfants, à côté d’un data center à moins de 500 mètres ? » « On habite un petit village avec des vaches, de la forêt, des chemins de randonnée, des zones humides, des terres agricoles… Dans le contexte du réchauffement climatique, c’est ça qu’il faut préserver », ajoute Laura, habitante de Cambronne-lès-Clermont.

Dans ces villages proches des data centers projetés, l’opposition est grandissante. Une seule voix enthousiaste se fait entendre au cours de la réunion. Celle de Nathan, 18 ans, qui se réjouit des 100 à 150 emplois directs annoncés sur le site. « Il n’y a pas de débouchés dans l’informatique dans le coin. L’entreprise va verser des impôts aux collectivités et le data center va redonner de la vie à l’Oise », estime l’étudiant en informatique.

Mystère autour du client final des data centers

« Qu’est-ce qui se passera quand Microsoft sera arrivé ? Quel sera notre poids dans les décisions ? » interroge une participante à la réunion publique. « On propose de mettre en place un comité de suivi du site avec le public », rétorque Fayçal Id El Cadi. Peine perdue. La confiance est rompue, d’autant que les opposants ont le sentiment d’être confrontés à une grande « opacité ».

Le client final des data centers n’a toujours pas été annoncé. « On nous demande de nous prononcer sur un projet dont on ne connaît pas l’exploitant, c’est aberrant », regrette Diane d’Harcourt, vice-présidente de l’Association de défense des intérêts de Neuilly-sous-Clermont et des communes alentour.

De son côté, Fayçal Id El Cadi nous indique avoir « signé un contrat de confidentialité avec l’opérateur ». La rumeur court qu’il s’agirait de Microsoft, puisque le projet fait écho à l’annonce de la présidence de la République, en mai 2024, d’un investissement par Microsoft de l’ordre de 4 milliards d’euros en France dans le domaine de l’intelligence artificielle. Interrogé par mail, Microsoft France n’a pas répondu aux questions de Reporterre.

Les Hauts-de-France se rêvent en « vallée européenne de l’IA »

Toujours est-il que les Hauts-de-France ambitionnent de devenir une « vallée européenne de l’IA ». Lors du sommet Choose France de juin, la région était d’ailleurs la principale bénéficiaire des 93 milliards d’euros d’investissements annoncés à l’échelle nationale pour des projets de data centers.

Un autre projet de data center a récemment été dévoilé dans l’Oise, près de Compiègne. L’entrepreneur est le même que celui de Rantigny : Mustapha Kherief, spécialisé dans la logistique et la réhabilitation de friches. Président de la société PKM Logistique et de la SAS Rantigny Data Center, c’est un proche de Philippe Marini, maire de Compiègne et président de l’Agglomération de Compiègne. Il est aussi un soutien affiché de Nous France, le mouvement politique fondé par Xavier Bertrand, président du conseil régional des Hauts-de-France.

Le projet de Mustapha Kherief à Rantigny a été retenu comme « projet d’envergure régionale », ce qui lui permettra de bénéficier d’une enveloppe d’artificialisation des sols. Sera-t-il également reconnu « d’intérêt national majeur » ? « C’est en cours de discussion avec les services de l’État », répond Christophe Dietrich, vice-président de la Communauté de communes du Liancourtois.

S’il obtient ce statut, auquel il est éligible depuis le vote de la loi de Simplification en avril, le projet de Rantigny bénéficiera de procédures accélérées et d’une présomption de raison impérative d’intérêt public majeur (RIIPM), permettant de déroger plus facilement à l’interdiction de destruction des habitats d’espèces protégées.

Des avis sévères des autorités environnementales

Le référent du projet, Fayçal Id El Cadi, ressort de la réunion publique « vidé » : « Je ne m’attendais pas à autant de contestation. C’est un projet qui est voué à s’améliorer dans le temps, on prend des engagements et on fait tout ce qu’on peut pour en limiter l’impact environnemental », assure-t-il.

Si le porteur du projet est prêt à tant de « concessions », ce n’est pas seulement en raison de l’opposition grandissante des riverains. C’est aussi, et surtout, du fait des avis pour le moins sévères qu’il a reçus des autorités chargées d’évaluer son dossier.

La direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) de l’Oise et la mission régionale d’autorité environnementale (Mrae) des Hauts-de-France ont ainsi relevé un certain nombre « d’ambiguïtés », « d’incohérences » et « d’insuffisances ». Par exemple, « le dossier ne fait pas état de la présence de PFAS dans les fluides frigorigènes utilisés pour le refroidissement des installations », souligne la Mrae.

« Ambiguïtés », « incohérences » et « insuffisances »

Pour fonctionner en circuit fermé, les futurs data centers devront en effet refroidir leurs équipements avec des groupes froids contenant des fluides frigorifiques, en particulier de l’hydrofluoroléfine (R1234ze). Plus de 77 tonnes de ces fluides réfrigérants seront nécessaires. Or, ils appartiennent à la famille des PFAS qui s’accumulent dans l’environnement et dans nos corps, et se dégradent en acide trifluoroacétique (TFA), le plus petit des « polluants éternels ». Le dossier du projet estime que 5 % de ces fluides pourraient fuiter en dehors de l’installation. Un taux « non négligeable » aux yeux de l’Autorité environnementale, puisque près de 4 tonnes de ces fluides seraient ainsi émises annuellement dans l’atmosphère.

L’autre point qui préoccupe les opposants au projet est la récupération de la « chaleur fatale », issue des systèmes de refroidissement des salles informatiques et qui représente un immense gâchis d’énergie. « On travaille avec des agriculteurs sur un projet exploratoire pour développer plus de 20 000 m2 de serres agricoles », indique Faycal Id El Cadi. Une possibilité jugée « très hypothétique » par la Mrae, d’autant « qu’une telle solution n’aurait pas vocation à récupérer la chaleur fatale toute l’année, et en particulier pendant les périodes chaudes où la production de chaleur fatale est maximale et où les serres n’ont vraisemblablement pas besoin de chaleur ».

Confrontée à ces zones de flou autour du projet, l’association départementale du Regroupement des organismes de sauvegarde de l’Oise (Roso) a demandé une prolongation de l’enquête publique de quinze jours.


Source : https://reporterre.net/Dans-l-Oise-l-opposition-grandit-contre-un-projet-de-data-centers-On-a-investi-dans-une?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidienne

jeudi 20 août 2026

« Quand le génocide a commencé, Walid avait deux ans »

« Quand le génocide a commencé, 

Walid avait deux ans »

 

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il revient sur l’anniversaire de son fils Walid, son diplôme de fin d’année et les raisons pour lesquelles il n’a pas voulu quitter Gaza.  

12 août 2026

Gaza-ville, juillet 2026. Rami et Walid Abou Jamous lors de la cérémonie de remise de diplôme de fin d’année.

Dimanche 9 août

Le samedi 1er août, Walid a fêté ses cinq ans. Cette fois-ci, on a pu lui offrir un gâteau. Pas le meilleur du monde, mais c’était quand même un gâteau. Pas comme l’année dernière, où il n’y avait ni sucre ni chocolat. C’était la période où il n’y avait rien du tout à Gaza, où tout était interdit à l’importation. Je me rappelle très bien comment Sabah avait confectionné une sorte de makloubeh1 avec du riz, qui ressemblait un peu à un gâteau. Il n’y avait pas de bougie, c’était interdit à l’époque. On avait juste allumé un petit morceau de bois. Il y avait seulement Sabah, moi, le petit Ramzi et Walid. Cette année, la joie de Walid a été différente. Il y avait un vrai gâteau, des bougies et deux de ses amis. Et surtout il a compris ce que signifie un anniversaire, ce que c’est avoir cinq ans. Cette année, à l’école, il a commencé à compter, à écrire et à s’exprimer.

Justement, il y a trois semaines, c’était sa remise de diplôme de fin d’année. L’école a organisé une fête pour les élèves. C’est l’une des rares écoles qui fonctionnent encore à Gaza. Ses bâtiments ont été détruits. Ses dirigeants ont retapé la villa endommagée d’un homme d’affaires qui a quitté Gaza. La cérémonie avait lieu dans la cour de l’université Al-Azhar, l’une des plus importantes de Gaza. Elle aussi a été en partie détruite par les Israéliens, mais une estrade avait été dressée, avec un écran géant, devant une aile demeurée plus ou moins intacte, où des cours ont repris.

Nous y sommes allés, Sabah et moi, avec le petit Ramzi. Walid a participé à un spectacle sur la scène, avec des danses et des chansons. Puis il a défilé avec les autres enfants, en toge bleue et or et coiffé d’un chapeau carré, comme les étudiants des universités. J’ai dit : « Walid, je suis là. » J’étais tellement fier ! Et après, ce fut la remise des diplômes. Le micro a appelé « Walid Abou Jamous » ! Walid est monté sur l’estrade pour recevoir son certificat des mains de sa maîtresse et de la directrice de l’école. Et moi, j’avais les larmes aux yeux. C’était un rêve qui se réalisait. Et je n’ai pas pu m’empêcher de crier — en français : « Walid, je t’aime » !

Et à ce moment-là, j’ai eu une sorte de flashback. En quelques minutes, les trois dernières années ont défilé devant mes yeux. Quand le génocide a commencé, Walid avait deux ans. Je me suis remémoré les bombardements, et j’ai entendu ma voix qui disait « ne t’inquiète pas, ce sont des feux d’artifice, il faut applaudir ».

Je me suis remémoré le moment où les bombes ont commencé à tomber autour de notre immeuble. Et où Walid a eu la vie sauve par miracle. Il dormait, Sabah l’a pris dans ses bras et l’a emmené au rez-de-chaussée de la tour. Quelques minutes plus tard, il y a eu une explosion à hauteur de son matelas.

Je me suis remémoré le moment où la tour était encerclée par les chars israéliens. Et où j’ai envoyé un message d’adieux sur WhatsApp à tous mes amis journalistes, pour leur dire « je crois que c’est la fin. » De l’autre main, je portais Walid.

Je me suis remémoré les événements du lendemain, quand un militaire israélien nous a appelés pour nous ordonner d’évacuer notre habitation. J’ai pris un sac de la main gauche, j’ai posé Walid dessus et de la main droite, j’ai tout filmé avec mon téléphone. Et je me suis rappelé ce que Walid avait pu voir avec ses yeux d’enfant : le corps de notre voisin Ahmed, tué dans sa fuite par un quadricoptère, un de ces petits drones armés pilotés à distance par un opérateur assis devant un écran. Walid a aussi vu deux autres voisins, grièvement blessés, que l’on chargeait sur une charrette parce qu’aucune ambulance n’arrivait, alors que l’hôpital Shifa était à cent mètres. Je faisais le clown pour distraire Walid. Quand on est arrivé dans la cour de l’hôpital, il y avait des dizaines, des centaines de corps à même la terre. En même temps, des gens s’enfuyaient parce que les Israéliens se rapprochaient de l’établissement.

 

Je me suis remémoré le jour de notre arrivée à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, et Walid sautant de joie à la vue d’un étal de légumes, avec des tomates et des concombres, qui n’étaient plus présents à Gaza-ville depuis des semaines.

Je me suis remémoré le jour de notre départ de Rafah, où nous étions de nouveau encerclés, pour Deir El-Balah, au centre de la bande de Gaza, où nous nous sommes installés sous une tente. Je me suis remémoré Walid se jetant sur le chocolat envoyé de France, sans même penser à en laisser pour ses frères et ses parents. Il n’en avait pas mangé depuis un an et demi.

Je me suis remémoré Walid sautant de joie le jour où on a reçu des vêtements pour la première fois, venus de France eux aussi. Je me suis remémoré Walid, sous la tente, me demandant un cartable parce qu’il avait vu des scènes d’école sur YouTube. Et sa joie aussi quand je lui ai apporté le cartable Batman et le cahier que j’avais réussi à trouver, non sans mal.

Je me suis remémoré Walid posant le cahier sur une chaise renversée qui nous servait de table, et voulant écrire. Je lui disais « écris Rami, écris Walid, écris Sabouha », le diminutif de Sabah. Il écrivait n’importe quoi, et je me demandais si je pourrais un jour l’inscrire dans une vraie école, lui offrir le meilleur enseignement possible.

Je me suis remémoré Walid me demandant du poulet, à l’époque où Gaza était au bord de la famine. Et comment Sabah a ouvert une boîte de champignons qu’elle a mélangés au riz. J’ai dit à Walid que c’était du poulet, il m’a répondu « papa je t’aime, parce que tu m’as donné du poulet », et moi j’avais les larmes aux yeux d’avoir dû mentir à mon fils.

Voilà les images passées en accéléré dans mon cerveau quand Walid est monté sur l’estrade, habillé comme un docteur d’université. C’est seulement une école maternelle, qui coûte une fortune, mais l’éducation de Walid, c’est pour moi la chose la plus importante à l’heure actuelle. J’étais fier et plein de joie, mais cette joie se mélangeait avec les souvenirs de nos souffrances, et d’inquiétude pour l’avenir. Est-ce que je verrai un jour Walid ici, dans une université reconstruite, porter la même tenue, pour recevoir un diplôme universitaire ? Est-ce que nous aurons les moyens de lui offrir des études ? Est-ce que je vais rester en vie pour voir ce jour-là ?

Je dois dire ici que, malgré tout cela, nous faisons figure de privilégiés dans la bande de Gaza. Walid n’a jamais eu, comme la plupart des enfants, à faire la queue devant une cuisine communautaire ni devant une citerne d’eau avec un jerricane, ni pour aller aux toilettes ou pour prendre une douche. C’est vrai, nous avons habité sous une tente, mais nous avons pu retrouver notre appartement, même sans fenêtre et sans électricité.

Et puis il y a eu le grand sourire de Walid, et ses yeux qui brillent quand il a reçu son diplôme. Il a couru vers moi et m’a embrassé en me disant « Merci papa, je t’aime papa. » Mais je n’ai pas pu m’empêcher de penser que c’était dur d’avoir un enfant quand l’avenir est opaque. Vous, en France, vous avez un système d’éducation gratuit, vous avez un État qui soutient les études, qui donne des bourses, des allocations familiales. Votre préoccupation, c’est d’offrir à vos enfants la meilleure vie possible. Nous, nous essayons de protéger nos enfants contre l’humiliation de l’occupation, contre la dureté de la vie dans une enclave qui rétrécit constamment. Nous vivons au jour le jour. Nous ne savons pas s’il y aura un lendemain. Le génocide est toujours en cours.

Ce jour-là, quand j’ai vu Walid sur la scène, je me suis posé la question qui me hante : la décision de rester à Gaza était-elle la bonne ? J’ai eu la possibilité de partir, de quitter la Palestine, sans doute pour toujours. Je l’ai encore. Presque tous mes amis m’interrogent de la même façon. Ils savent qu’à Gaza, il n’y a pas de vie. Est-ce que malgré tout je peux avoir l’espoir de voir Walid poursuivre ses études dans une Palestine libre, avec un enseignement de qualité ? Cette question revient tout le temps.

Dieu sait que mon intention c’est de résister à ma façon, en restant sur le sol de la Palestine. Et en même temps, je reviens toujours à ce flashback que je n’arrive pas à oublier, et à toutes les interrogations qu’il a suscitées. Est-ce qu’un jour, Walid sera fier de son père ? Ou bien me demandera-t-il pourquoi je n’ai pas fait comme tant d’autres, qui sont partis de Gaza ? Me dira-t-il « pourquoi ne t’es-tu pas épargné toutes ces inquiétudes, toute cette tristesse, et pourquoi ne m’as-tu pas éloigné du danger, pour me permettre d’avoir une meilleure éducation et une meilleure vie » ? Je ne sais pas comment Walid me jugera dans l’avenir. Mais j’espère que j’aurai réussi à lui transmettre ce que mon père m’avait transmis, l’amour de la patrie, qui mérite des sacrifices. Et j’espère que Walid sera fier de son père.

 

Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans, sous la menace de l’armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Le 12 octobre 2024, le Prix Bayeux des correspondants de guerre et le quotidien Ouest-France ont récompensé, par deux fois, dans la catégorie presse écrite, Rami Abou Jamous pour son « Journal de bord de Gaza ».
Le 18 mai 2026, il a reçu le Prix Nord-Sud du Conseil de l’Europe — 31e édition. Un prix décerné depuis 1995 aux personnalités engagées pour les droits humains et la solidarité Nord-Sud.


Source : https://orientxxi.info/Quand-le-genocide-a-commence-Walid-avait-deux-ans